22.6.09

Rattrapage

Parce que ça commence à dater mais que j’aimerais bien en dire trois-quatre mots quand même...

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Miyazaki, enchanteur simple
Annoncée par Hayao Miyazaki, la volonté de simplicité qui caractérise son ‘‘petit dernier’’ Ponyo sur la falaise (Gake no ue no Ponyo) transparaît à l’écran de façon assez frappante. Simplicité de la forme, en l’occurrence du dessin, d’un côté: même si elle n’empêche pas quelques magnifiques séquences, à commencer – littéralement – par le superbe ballet sous-marin d’ouverture. Simplicité du fond, de l’autre, qui semble cette fois curieusement dépourvu de ces riches sous-textes qui font une part de la réputation du senseï et qu’on retrouve habituellement même dans ses films les plus directement ‘‘enfantins’’ (comme par exemple Kiki la petite sorcière), mais qui se traduit également par de bizarres faiblesses du scénario, des pistes abandonnées presqu’aussitôt qu’esquissées (la juxtaposition de l’école maternelle et de la maison de retraite), et même ce qui semble bien être des incohérences pures et simples (les motivations et plans du sorcier Fujimoto, toute la fin ‘‘initiatique’’)... Qu’on se rassure: le talent d’enchanteur de Miyazaki étant ce qu’il est, un film même mineur de sa part reste bien au-dessus de la moyenne, et Ponyo réserve donc aux spectateurs de tous âges son lot de moments d’émotion (la belle scène de la discussion par signaux lumineux entre Sôsuke, sur son balcon, et son père, sur le bateau où il travaille), d’ébaudissement (le retour de Ponyo ‘‘humanisée’’ vers la terre, courant sur les vagues-poissons d’une tempête au son de variations hisaishiennes sur la Chevauchée des Walkyries!), de poésie plus ou moins ‘‘décalée’’ (Fujimoto sur la terre ferme et son arrosoir, ou la ballade au-dessus de la ville submergée). – J’avoue également avoir un faible pour le beau personnage de Lisa, la mère de Sôsuke. – Soit donc, au final, amplement de quoi passer un moment magique à tout âge, même si incontestablement Ponyo ne fait pas partie des plus grandes réussites de Miyazaki. (Et au fait, tant qu’on en parle: à quand un nouveau film de Takahata?...)


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Le dernier rempart contre la barbarie
Si Miyazaki excelle dans l’art ô combien délicat de réussir une œuvre presque uniquement avec de bons sentiments, tel n’est clairement pas le souci de Michel Hazanavicus qui semble surtout s’amuser à voir perpétuellement jusqu’où il peut aller trop loin... dans l’autre sens bien sûr! Toujours aussi obtus, prétentieux, imbécile, macho, franco-centré et xénophobe, l’OSS117 mouture Jean Dujardin débarque cette fois dans le Brésil de la fin des sixties à la recherche d’un ancien officier nazi possesseur d’une liste de haut-fonctionnaires collabos. Le «meilleur agent français» fait en chemin la leçon aux hippies, balance énormités antisémites sur énormités antisémites à des agents du Mossad atterrés, s’acharne à faire cuire un crocodile à la broche lorsqu’il s’égare dans la jungle, ou encore débarque déguisé en Robin des Bois dans une réunion d’anciens SS – liste non-exhaustive! Jouant du running gag absurde comme de la référence plus ‘‘érudite’’, du pastiche cinématographique élégant comme du gros comique visuel qui tâche, Rio ne répond plus, nettement plus réussi encore que Le Caire nid d’espions, confirme le caractère réjouissivement ovniaque de la saga OSS117 dans le morne paysage de la ‘‘comédie’’ française actuelle. Une mise en scène suffisamment inventive, qui se démarque de l’envahissante norme des téléfilms, des dialogues travaillés, un scénario qui parle d’autre chose que de trentenaires et de réussite financiaro-sociale et ose revendiquer l’usage immodéré du mauvais goût sans verser dans la connivence lourdingue façon Fabien ‘‘après tout nous sommes tous des beaufs’’ Ontoniente (entres autres noms possibles, hein!), autour d’un personnage irrémédiablement con que rien ne vient jamais racheter, sorte de petit-fils spirituel des amours monstrueuses de Louis de Funès et de l’inspecteur Clouseau, un Jean Dujardin qui donne l’impression d’avoir trouvé LE rôle de sa carrière et une Louise Monot qui ne fait pas potiche – que demander de plus? Une hilarante course-poursuite ‘‘au ralenti’’ en déambulateur à travers un hôpital? Y en a aussi.

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Etreintes bridées
Dernier changement de cap enfin dans ce billet qui marie décidemment avec un bonheur difficilement égalable (amha) les genres et registres du cinéma. La sortie d’Etreintes brisées (Los abrazos rotos) étant – un peu – plus récente que celles des films dont il est question ci-dessus, j’aurais pu faire comme si de rien n’était et tenter de vous trousser un billet digne de ce nom pour en parler, seulement voilà: je ne trouve vraiment pas grand-chose à dire du dernier opus de Pedro Almodóvar. Pourtant... Pourtant l’idée de départ du scénario est intéressante. Pourtant Penélope Cruz (Lena) est radieuse, presque transfigurée, et surprenante de justesse – tous les tics de jeu qu’elle se trimballe depuis des années semblant soudain avoir miraculeusement disparus –, Jorge Luis Gomez (Hernesto Martel) est étonnant – on le croirait presque sorti d’un film de David Lynch –, Lluis Homar (Mateo Blanco / Harry Caine) ne démérite pas. Pourtant il y a plusieurs scènes magnifiques, toutes les séquences tournées du côté de Lanzarote notamment (l’escapade du couple, Harry sur la plage...), et d’autres fortes et bien amenées (Lena ‘‘doublant’’ elle-même le film muet pour son mari, lui annonçant la rupture). Pourtant, en général, j’aime bien les films qui parlent de cinéma (et les livres qui parlent de littérature, oui je sais que c’est une perversion...). Pourtant je préfère Almodóvar quand il reste relativement sobre, comme dans Parle avec elle, sans aucun doute le film de lui que je préfère, ou comme ici, donc. Seulement voilà, même si j’ai apprécié les deux heures passées en salle devant ce film, je n’ai pas non plus été touché par lui. Et je ne suis même pas sûr que ce soit la faute des maladresses qu’on trouve dans ce film, parallèlement à tout ce que je viens de dire, et/ou des lourdeurs dans les jeux de référence cinématographiques qu’une bonne partie de la critique a pointé du doigt. Ni ému, ni irrité, ni même ennuyé, je suis tout simplement sorti de ces Etreintes-là dans l’état où j’y étais entré. Tout prêt à dire que c’était, à tout le moins, un bon film, mais bien incapable d’en dire beaucoup plus, et bien peu, finalement, motivé pour le faire.

19.6.09

Recommencement
(Vers lus en ouvrant un livre au hasard)

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We learned the Whole of Love —
The Alphabet — the Words —
A Chapter — then the mighty Book —
Then — Revelation closed —

But in Each Other’s eyes
An Ignorance beheld —
Diviner than the Childhood’s —
An each to each, a Child —

Attempted to expound
What Neither — understood —
Alas, that Wisdom is so large —
And Truth — so manifold!



Emily Dickinson. Illustration: Joan Miró, Bleu II, 1961.

5.6.09

Décidément inadmissible

Pas envie de commenter. Même pas regardé le détail des notes pour l’instant. Mais au moins après deux mois d’attente je suis fixé sur mon emploi du temps des semaines à venir. (Toujours) pas d’oraux en vue donc mais des articles à terminer de rédiger et une thèse à mettre (enfin) en place. Et parallèlement (peut-être, enfin sans doute), le retour prochain du blog à une activité normale.

En attendant, et sans aucun rapport, hommage à David Carradine.

26.5.09

Haydn-Minkowski : 2 à 1

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Bon, ce blog a plus de retard qu’un lapin blanc aux yeux roses par un matin d’été (on va dire que c’est la faute de la chaleur), il faudrait que je trouve le temps et de vous entretenir de choses aussi diverses que le dernier Miyazaki, OSS 117, Pierre Michon et Raymond Chandler (et bientôt Guyotat et le blogathon Chabrol devraient s’ajouter à la liste), sans parler de ce que je garde pour moi, mais en attendant priorité à l’actualité, comme disent les pros.

Alors qu’ils s’apprêtent à enregistrer, dans quelques jours, l’intégrale des douze ‘‘symphonies londoniennes’’ de Haydn lors d’une série de concerts à Vienne, Marc Minkowski et les Musiciens du Louvre-Grenoble ont fait ce soir escale à l’Opéra de Lyon pour y donner concert de trois opus extraits de cet ensemble, à savoir les symphonies n°99, 101 («L’Horloge») et 104 («Londres»).

Haydn n’est pas un compositeur que j’ai l’habitude d’apprécier particulièrement, et c’est plus le nom du chef d’orchestre qui m’avait attiré que la programmation. L’ouverture de celle-ci sur la symphonie n°99 n’a de ce point de vue pas été un choc, car j’y ai retrouvé tout ce qui me déplaît le plus souvent chez Haydn (en d’autres termes: je trouve qu’on s’ennuie quand même poliment la moitié du temps...). J’ai cru de plus percevoir à ce moment-là un manque de connexion entre le chef et son orchestre, qui semblait jouer un peu en pilote automatique tandis que Minkowski paraissait s’agiter de son côté, ce qui ne devait pas arranger les choses. Une sorte de temps d’échauffement?

Car avec la 101e «L’Horloge» les choses ont changé assez radicalement. Pas un temps faible dans ces quatre mouvements-là, tout en inventivité et en charme. Une œuvre reconnue dès sa création comme une des plus grandes réussites du compositeur, et que Minkowski et ses musiciens ont interprété avec une maestria assez enthousiasmante. À l’entracte, je devais bien reconnaître que le score était à 1 partout. Mais Minkowski sait ménager ses effets. Avoir rétabli l’ordre chronologique des trois œuvres, plutôt que le bizarre looping 104-99-101 initialement prévu, le prouve. Le meilleur était à venir.

Après un entracte un peu prolongé pour cause de «il fait chaud on a cassé une corde», Minko a saisi l’auditoire, lançant les lourds accords initiaux de la 104e au milieu des applaudissements de rigueur pour l’entrée en scène du maestro. La suite du mouvement et les deux suivants, dans lesquels le chef exacerbait à l’envi tous les contrastes, ont continué dans cette voie enthousiasmante, jusqu’au Final aux allures de folk reel écossais, concluant le concert et la production symphonique du compositeur sur une apothéose... de la danse.

Score final 2 à 1, c’était vraiment pas la peine d’en rajouter avec le final de la 102e en guise de bis.

Vivement la sortie de l’intégrale.

17.5.09

The ‘‘them’’ out there

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J’habite en France, où je suis né français, de parents français. Je suis un jeune homme blanc (même l’été...). Hétérosexuel, et vivant en couple depuis plusieurs années maintenant. Appartenant socialement à ce qu’il est convenu d’appeler la ‘‘classe moyenne’’, et m’apprêtant à commencer à travailler en tant que fonctionnaire. De sensibilité politique ‘‘de gauche’’ mais encarté nulle part; certes régulièrement indigné par les agissements et propos de certains politiciens, mais pas vraiment militant non plus. Raisonnablement adapté aux possibilités techniques du monde moderne sans être un geek pour autant. N’ayant pas un comportement violent, ne buvant que très rarement de l’alcool et en petite quantité, ne fumant rien de légal ou d’illégal, me tenant à l’écart des drogues et même du café. Et, par la force des choses, la plupart de mes amis et fréquentations sont eux-mêmes blancs, appartenant à divers degrés de la ‘‘classe moyenne’’, et, dans une très-large majorité, hétérosexuels. Bref, soyons lucides. Je peux bien prétendre que je reste hermétique à certaines modes et certains intérêts que semblent partager la part la plus massive de mes contemporains, ou encore tenter de vous convaincre que vouloir être prof, dans les conditions actuelles tant sociologiques que politiques, c’est la grande aventure à haut risque; mais il n’en reste pas moins qu’à part peut-être quelques-uns de mes goûts et intérêts en matière culturelle que d’aucuns pourront juger ‘‘déviants’’, mais qui ne sortent guère de la sphère privée, le trait le plus hors-norme qui me caractérise au regard de la société qui m’entoure, c’est peut-être d’être catholique pratiquant. On fait plus trash, n’en déplaise à ceux de la ‘‘réacosphère’’ qui aiment à brandir l’étendard de la victimisation. Quelle que soit la distance critique que je m’enorgueillis de cultiver vis-à-vis de l’actualité et du monde qui m’entoure, quelle que soit la (très relative) singularité de mes pensées, aspirations, opinions ou fantasmes, de mon caractère enfin, aussi unique que je tienne in fine et malgré tout à me revendiquer en tant qu’être humain, je suis un membre parfaitement intégré de la communauté, correspondant très largement à l’idée que celle-ci se fait de la ‘‘normalité’’, signataire conscient du contrat social, et je n’en tire ni gloire ni honte, un maximum de critères naturels et culturels, biologiques et sociaux, m’ayant dès le départ poussés dans cette voie sans que jamais je ne songe véritablement à me rebeller contre eux.

Mais tout le monde n’est pas dans ma situation.

Ceux qui fréquentent la sphère des blogs BD, et ceux de mes quelques lecteurs qui ont eu la curiosité d’aller voir ce que je mettais en lien ci-à-côté-à-droite, connaissent depuis un moment déjà la page de Djou. Pour les autres, je les invite à aller faire connaissance avec cette jeune dessinatrice bourrée de talent (raison de sa présence dans mes liens), exilée volontaire en Belgique, dont j’attends avec impatience – et je suis a priori loin d’être le seul – la sortie de son album Le Bleu est une couleur chaude, à paraître l’an prochain chez Casterman, et de l’avancement duquel elle entretient régulièrement ses lecteurs. Accessoirement, Djou est homosexuelle. Quoique, pas si accessoirement que ça...

Ce trait fournit le thème principal du Bleu... (la demoiselle caressait le rêve de sortir la première BD lesbienne mais, ô rage ô désespoir, s’est fait coiffer au poteau par Princesse aime princesse de Lisa Mandel) et se retrouve, en toute logique, assez souvent illustré sur son blog sous diverses formes, des exploits de l’inénarrable Super Goui-Goui (celle que vos mères kiffent grave) à la sensuelle série des souvent magnifiques «Baisers du jour», en passant bien entendu par la forme plus ‘‘banale’’ de tranches de vie quotidienne, notamment de vie de couple, comme celles que l’on trouve sur l’immense majorité des blogs BD. Sauf que, justement, la chose, pour elle, est un peu moins ‘‘banale’’.

Lançant en prélude à la mobilisation d’aujourd’hui, Journée Mondiale contre l’Homophobie, un «pamphlet» – dessiné, bien sûr – que je vous recommande chaudement de parcourir (c’est ici), Djou évoque ces «nuages [...] toujours prêts à ombrager [le] quotidien», ces angoisses qui parfois l’empêchent de dormir: «Parce que j’aime cette femme et m’endormir la main contre son sexe, des gens quelque part ma haïssent au point de vouloir me tuer (et plus inacceptable pour moi: lui faire du mal, à elle). Ces gens ne me connaissent pas, [...] mais ce détail de ma vie privée fera de moi une criminelle à leurs yeux». Bien sûr leur situation, dans la plupart des pays occidentaux en tout cas, est nettement plus enviable qu’il y a quelques décennies. Sans même remonter au Moyen Âge ou à la Seconde Guerre Mondiale, il n’y a pas vingt ans, la France, qui prétend jouer aujourd’hui les donneuses de leçon, pénalisait encore l’homosexualité, et l’Organisation mondiale de la santé la considérait encore comme une maladie. Ailleurs, encore aujourd’hui, elle peut être sanctionnée par la prison, des châtiments corporels, voire une condamnation à mort. La situation des homos de par chez nous peut donc paraître enviable. Ne nous faisons pas d’illusion cependant: dans le champ public, comme le rappelle Djou, le quotidien n’est pas toujours facile à vivre sous le regard des autres. Personnellement, je ne tenterais pas l’expérience de me balader main dans la main avec un ami, surtout dans certains endroits, pour voir les réactions. Lisez ce qu’elle en dit, ‘‘de l’intérieur’’.

Des propos comme ceux du député UMP du Nord Christian Vanneste – qui parce qu’il a (mal) lu Kant, brandissait il y a quelques mois à peine le spectre d’une prétendue universalisation de l’homosexualité menaçant «la survie de l’humanité» (rien que ça) –, ou plus récemment encore l’affaire Amazon – le site de vente en ligne ayant éphémèrement tenté il y a un mois de faire ‘‘disparaître’’ pas moins de 57 310 livres d’écrivains gays et lesbiens, d’Edward Morgan Forster à Sarah Waters en passant par Patricia Highsmith, les traitant comme des ouvrages pornographiques du fait de la seule orientation sexuelle de leurs auteur(e)s – montrent que la question ouvre encore à tous les dérapages. C’est ici, en 2008/2009.

Je ne prétends pas être un saint. Quelles que soit mon ‘‘ouverture d’esprit’’ dans l’absolu, mis brusquement en présence d’un couple de filles ou de garçons, il peut m’arriver d’avoir, au fond de moi, une réaction négative ‘‘instinctive’’, du même ordre que des réactions racistes face à des gens se comportant de façon un peu hors norme dès lors qu’ils sont, de surcroît, noirs ou arabes. Ces réactions sont fugitives, aussitôt rejetées par la raison, mais elles existent. C’est peut-être le côté négatif de la nature humaine, même si je demeure persuadé qu’elles sont en majeure partie d’origine culturelle. À l’époque où j’avais regardé la première saison de The L Word, c’étaient, au bout d’un moment, les baisers ‘‘hétéros’’ qui me semblaient presque choquants quand ils survenaient. Le regard ‘‘s’éduque’’ par rapport à ce qu’on lui propose comme norme. Est-il possible d’éradiquer totalement ces réactions de rejet? Je l’ignore. À l’échelle de toute une population, j’en doute même fortement. On peut en tout cas essayer de limiter la casse, pour les autres, en évitant que ces vilains remous dans le fond le moins clair de nos consciences ne se traduisent en réelles agressions.

Je ne prétends pas savoir si l’homosexualité est ou non un choix, si elle est innée ou ‘‘acquise’’, dans quelle mesure elle dépend ou non de la génétique, de l’inconscient, ou que sais-je encore. Je ne veux pas non plus aujourd’hui me lancer dans des débats sur le mariage homosexuel, ou l’ouverture de l’adoption aux couples gays, ou sur le bien fondé des manifestations type «marche des fiertés». Ce que je sais, là, tout de suite, c’est que je ne peux même pas imaginer ce que ce serait de vivre dans un monde où je ne pourrais pas embrasser ma copine dans la rue, sans craindre le regard des autres et d’éventuelles réactions de leurs parts. Vous me direz, même en tant qu’hétéro, il y a certains pays où cela aussi pourrait me valoir la flagellation. Certes. Mais imaginez la même situation dans les rues de notre quotidien, et dites-moi ce que vous en pensez. (Ou allez le dire sur le blog de Djou, qui semble bien être aujourd’hui le centre d’une grande mobilisation virtuelle.) Alors, à défaut de pouvoir imaginer ce que l’on ressent dans ce genre de situation, je voudrais juste, aujourd’hui, de mon point de vue ‘‘extérieur’’, exprimer ma solidarité.


*

NB: le «pamphlet» cité plus haut fait évidemment la part belle aux propos d’un certain nombre de responsables religieux. De mon point de vue de catholique (et ma compagne s’associe à moi sur ce point), je répondrai juste que j’ai beaucoup de mal avec l’idée d’une religion réduite à une morale (singulièrement à une morale sexuelle), et, au-delà de ça, avec l’idée que Dieu puisse être Haine, envers quelque catégorie de l’humanité que ce soit. C’est ‘‘un peu’’ antithétique avec la définition que nous en avons. Qu’on puisse dire, par exemple, que «Dieu déteste les pédés» (Fred Phelps), et a fortiori parler de «tuer un homosexuel pour l’amour du Christ» (Anita Bryant), me paraît relever, non seulement de la haine et de la stupidité, mais, religieusement parlant, du plus terrible blasphème; ça ne vaut pas mieux que de lapider une fille de treize ans pour adultère parce qu’elle a été violée. Pour un croyant, il est particulièrement affligeant de constater que, même parmi ceux qui se réclament du message du Christ, il y en a qui ont toujours la première pierre toute prête au fond de la poche...


Illustration: hommage aux Baisers du jour (et à Saint Georges Brassens) par Sophie (cliquez pour une version plus grande).

15.5.09

Les ailes brûlées du désir

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Réputé de longue date auprès des mélomanes français, en raison notamment de l’éclectisme de sa programmation, l’Opéra de Lyon vient de faire ni plus ni moins qu’un des évènements de la saison en mettant à l’affiche la Lulu de Berg, servie par une distribution quasiment idéale, dominée par la soprane américaine Laura Aikin dans le rôle-titre.

Laissé inachevé par Alban Berg à sa mort en 1935, Lulu n’a vu l’orchestration de son troisième acte complétée, par Friedrich Cerha, à partir des annotations du compositeur, qu’en 1979, à l’occasion de la production parisienne dirigée par Pierre Boulez et chantée par Teresa Stratas. C’est cette version ‘‘définitive’’ qui est désormais donnée quasiment partout où l’opéra est monté (Lyon y compris, donc) et qui achève, surtout, de faire de Lulu un classique du répertoire moderne.

S’il est toujours amusant – d’une certaine façon – de constater que les œuvres des compositeurs de la Seconde École de Vienne sont bien souvent encore considérés comme relevant de la ‘‘musique contemporaine’’, plus d’un demi-siècle après la mort d’Arnold Schönberg, force est de constater que l’opéra de Berg conserve, à l’orée du XXIe siècle, une grande part de sa ‘‘modernité’’ (et force m’est d’autant plus de le constater qu’ayant ce soir-là entraîné avec moi ma compagne moins familiarisée et moins réceptive vis-à-vis de ce répertoire, des remarques régulières au cours de la soirée m’ont signifié que j’avais un peu trop présumé du caractère immédiatement ‘‘accessible’’ de cette partition pour un[e] néophyte...). De fait, premier opéra entièrement composé selon les principes du dodécaphonisme sériel, mais aussi premier opéra à présenter sur scène un personnage lesbien – la comtesse von Geschwitz, à l’amour sacrificiel –, et premier opéra encore à prévoir l’introduction d’une projection filmique pendant la représentation – pendant l’interlude central (nous n’aurons toutefois pas eu droit à Lyon à cette projection vidéo en contrepoint de la musique orchestrale) –, Lulu fit date à bien des égards.

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Adapté des mêmes pièces de théâtre de Wedekind (qui serait probablement totalement oublié sans cela!) que le célèbre film de Pabst de 1929 qui fit tant pour la gloire et le mythe de Louise Brooks – film que soit dit en passant je n’ai toujours pas eu l’occasion de voir, mais un espoir se présente –, l’opéra de Berg narre l’ascension puis la déchéance de Lulu, femme fatale malgré elle (au début en tout cas), qui conduit à la mort tous ceux qui l’aiment ou la désirent avant d’être assassinée à son tour. Après un époux médecin, dont une crise cardiaque abrégera la carrière, vient le tour d’un peintre, obtenant le succès grâce à elle avant d’être poussé au suicide, sacrifié à la passion dévorante – et unilatérale – de Lulu pour le Dr. Schön, qui l’a jadis tiré du ruisseau; le même Schön, ses projets de fiançailles ruinés par elle, ayant finalement accepté de l’épouser, sombrera (non tout à fait sans raison d’ailleurs) dans une jalousie aux proportions psychotiques qui pousseront bientôt Lulu à l’abattre. Emprisonnée, Lulu s’évade avec la complicité (active) de la comtesse von Geschwitz, et celle (plus passive) d’Alwa, le propre fils du Dr. Schön, et de la nuée de traîne-misère véreux qui continue de l’environner depuis son enfance. Mais d’asiles en chantages, de fuites en meurtres, la bande s’enfonce dans une déchéance inexorable, jusqu’à ces bas-fonds londoniens où Lulu se prostitue, rencontrant, dans ses clients, les doubles de ses victimes passées, et la mort sous le couteau de Jack l’Eventreur...

De cette intrigue sordide, Berg a tiré un opéra majeur, servi par une musique à la fois violente et lyrique, magistralement dirigée par le nouveau chef permanent depuis cette saison de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, Kazushi Ono, tout feu tout flamme à la baguette, entre tension permanente (pas un temps mort en trois heures) et exaltation de la sensualité de la partition.

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Malgré des débuts un peu hésitants pour ce qui est de la direction d’acteurs proprement dite (la scène de séduction par le peintre n’était pas des plus convaincantes), le metteur en scène Peter Stein signe une réussite en la matière, n’hésitant pas à jouer avec – voire à accentuer encore – les côtés sensuels et érotiques du livret, et faisant le choix de situer l’action à l’époque de la composition de l’opéra, choix se traduisant par des costumes et une ambiance ‘‘Arts Déco’’ très réussis, et surtout un anthologique début de IIIe Acte, au début de la fuite de Lulu et de ses complices, décors rouge flamboyant et maquillages des acteurs rappelant ostensiblement l’univers infernal de certaines toiles expressionnistes d’Otto Dix.

Le tout était servi par une distribution vocale sans faille ni point faible, dominée par le duo féminin. Laura Aikin, qui a chanté plusieurs fois le rôle dans différentes productions ces dernières années, le possède parfaitement, et elle irradie. La soprane est visiblement à l’aise dans ce type de répertoire (souvenons-nous de la magnifique Manon qu’elle fut aussi, il y a peu, dans Boulevard Solitude de Henze), et semble avoir fait de Lulu son rôle-fétiche, avec un résultat éblouissant qui se joue des difficultés de la partition. À ses côtés dans la seconde moitié de l’œuvre, Hedwig Fassbender (la comtesse von Geschwitz), dans un rôle nécessairement de seconde importance par rapport au rôle-titre, ne s’en laisse pas compter pour autant et sait imposer sa présence, sur scène à défaut de le faire dans le cœur de Lulu. Son ‘‘liebestod’’ final, expirant à son tour sur le corps de celle-ci, est poignant. Côté messieurs, Stephen West (Schön) est tout particulièrement remarquable mais Roman Sadnik (le peintre), Thomas Piffka (Alwa), Paul Gay (le dompteur / l’athlète), Franz Mazura (Schigolch) et les autres, tous, jusqu’aux plus petits rôles, sont au demeurant excellents.

Au final, une production assez anthologique, que pourront apprécier, après les spectateurs lyonnais, ceux de la Scala de Milan puis ceux du Festival de Vienne au printemps prochain.

26.4.09

Ouiquende pascal alpin

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16.4.09

Le bilan, 2e partie: la récréation

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La rédaction du blog vous prie d’excuser le retard actuel dans le postage des billets, dû à des circonstances pas toutes tout-à-fait dépendantes de sa volonté. Enfin on fait ce qu’on peut.

Au terme, donc, des vingt-sept heures d’épreuves réparties sur cinq jours dont quelques lignes saillantes faisaient l’objet du précédent billet, j’ai laissé derrière moi Vitrolles, son collège Camille Claudel en travaux et son hôtel Bonsaï glauque, pour aller m’enfouir, un jour et demi durant, aux Rencontres du 9e Art à Aix-en-Provence, dont le principal temps fort, celui des rencontres avec les auteurs et séances de dédicace, se tenaient cette année du vendredi 3 après-midi au dimanche 5. Le fait que d’année en année la date des écrits de l’agrégation tombe toujours un peu plus tôt, réduisant d’autant le temps de préparation, aura au moins eu l’avantage de me permettre de renouer avec ce festival que je n’avais plus eu l’occasion de côtoyer depuis plusieurs années.

Les premières impressions ne furent toutefois pas les meilleures. Depuis mon précédent passage, le festival n’avait pas seulement changé de lieu (investissant la Cité du livre), mais également de visage, perdant en convivialité ce qu’il avait gagné en têtes d’affiches. D’un côté de l’Amphithéâtre de la Verrière, une librairie, et de l’autre, les tables des auteurs, toutes alignées devant un fond noir: même si certains auteurs changèrent assez rapidement la donne en allant s’installer sur les terrasses pour profiter du soleil, la scénographie initialement mise en place semblait indiquer clairement qu’en dépit du titre de «Rencontres», une certaine logique commerciale prévalait largement – achetez ici, allez pointer là. Raison qui me fit demander à Kéramidas, dessinateur d’un récent volume de Donjon, d’imaginer l’organisation d’une séance de dédicaces par Guillaume De la Cour, personnage à l’appât du gain et aux méthodes bien connues des lecteurs de la série!

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(Dédicace en marge du Grimoire de l’inventeurDonjon Monsters t.12, Joan Sfar / Lewis Trondheim / Kéramidas, éd. Delcourt).

Pour tout arranger, ces Rencontres se sont ouvertes sur de gros problèmes d’organisation: alors qu’il avait été annoncé qu’elles commenceraient à 14h, la librairie n’a été opérationnelle que trois quarts d’heure plus tard, les premiers auteurs présents ont fait leur apparition vers 15h et il a fallu attendre la fin de l’après-midi pour que les organisateurs eux-mêmes soient en mesure d’annoncer sur un panneau les horaires de dédicace durant le week-end de la majorité (non de l’intégralité!) des auteurs... Ce curieux manque d’organisation aurait pu, en d’autres circonstances, passer pour participant d’une certaine ‘‘ambiance’’ un peu bonne enfant. Mais outre que l’ambiance générale n’était pas à l’amateurisme, cette désorganisation n’était pas sans conséquence. Dans une interview que j’ai lu, le président du festival faisait remarquer que la présence de ‘‘stars’’ de la BD (au premier rang desquelles, cette année, Enki Bilal et Jean-Claude Mézières) ne devait pas éclipser celle d’autres auteurs. Résolution belle et bonne, mais condamnée à rester un vœu pieu sans une attitude active de la part des organisateurs, justement: il était tout de même désolant de voir des gens rester parfois une heure ou même plus dans une longue file devant le siège... vide d’un Mézières ou d’un Maester qui ne viendraient pas ce jour-là, mais dont les ‘‘emplacements’’ étaient pourtant bel et bien annoncés, alors qu’il y avait rarement plus de trois ou quatre personnes à la fois à la table de Bastien Vivès, par exemple!

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(À gauche: E. Bilal. À droite: P. Christin et J.-Cl. Mézières.)

Cela étant dit, il ne s’agirait pas de passer sous silence, à côté de ces quelques dysfonctionnements, les aspects positifs de ces Rencontres. Ce festival reste fidèle à ce qui est sa marque de fabrique: il ne se limite pas à un week-end de dédicaces avec les auteurs, mais s’étend sur tout un mois (du 24 mars au 25 avril cette année) et à de nombreuses manifestations: expositions – dont une assez chouette exposition Dans l’univers Mézières, toujours visible à la Cité du Livre, mais également une douzaine d’autres, d’importances diverses, à travers la ville: Bastien Vivès à la Brasserie de la Mairie, Jorge Alderete à l’Ecole Intuit Lab, Tanxxx à la Galerie Susini, la collection «Dans la marge» à la Cité du Livre également, etc. –, conférences, projections – notamment de courts métrages d’animations en marge des dédicaces, etc. Espérons que les organisateurs des prochaines éditions garderons le meilleur de ces Rencontres et remédierons aux quelques errements qu’elle aura connu cette année.

Et maintenant, pour conclure comme il se doit... un petit palmarès personnel de ce festival!

La plus belle dédicace: prix attribué ex-aequo à

– Stéphane Perger pour Le guetteur mélancolique (Sequana, t.1, Léo Henry / Stéphane Perger, éd. Emmanuel Proust). Et encore, comme il était presque 14h et qu’il avait initialement prévu de finir à 12, il m’a fait ça ‘‘à la va-vite’’ par rapport à certaines autres dédicaces que je lui ai vu faire auparavant. Il faut dire que je suis arrivé vers 11h30... et qu’il y avait une dizaine de personnes à tout casser devant moi! Le plus lent rapport longueur de file / vitesse d’avancement que j’aie vu! Mais ça valait le coup! :-D

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(Et ensuite je suis allé manger avec l’album ouvert à côté de moi pendant tout le repas, le temps que ça sèche. :-D)

– Bastien Vivès pour Dans mes yeux (éd. Casterman). Il dit ne pas bien comprendre ce qui fascine les gens dans l’exercice de la dédicace, car travaillant dans un atelier, dessiner est pour lui un geste naturel, du quotidien. Moi en tout cas, j’ai été bluffé quand j’ai vu petit à petit ce qu’il dessinait prendre forme pour atteindre le résultat final. Et je recommande des plus vivement la lecture de cet album sur une brève rencontre amoureuse, vue uniquement par les yeux d’un des deux protagonistes, véritable bijou tant sur le plan graphique que scénaristique, tout en délicatesse dans un champ comme dans l’autre.

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La dédicace la plus drôle: Achdé sur La corde au cou (Les nouvelles aventures de Lucky Luke, t.2, Laurent Gerra / Achdé d’après Morris, éd. Lucky Comics). Je lui avais simplement demandé une Ma’ Dalton, mais comme il m’a entendu discuter avec un ami croisé à ce moment-là, et que j’étais, paraît-il, la première personne qu’il ait croisé à tout à la fois présenter l’agrégation de lettres et apprécier Lucky Luke, il a décidé de se «mettre au niveau». Je vous laisse découvrir le résultat, que je trouve pour ma part tout simplement brillant! :-D

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La dédicace la plus classe: ç’aurait pu être celle de Bilal (ne serait-ce qu’ex aequo là encore), mais pour lui je vous renvoie à la rubrique suivante. Ce sera donc, sans conteste, la dédicace commune de Jean-Claude Mézières au dessin, Evelyne Tranlé aux couleurs, et Pierre Christin co-signataire, sur le premier tome de l’Intégrale Valérian et Laureline (éd. Dargaud). Et tant pis si les dessins étaient faits un peu en série et que nous étions plusieurs à pouvoir comparer des copies quasi-conformes. L’intervention de la couleur dans les dédicaces de Mézières est paraît-il des plus rares, et, surtout, ceux-là ne donnent pas l’impression de se prendre la tête avec des statuts d’auteurs-cultes: il est toujours possible d’engager avec eux une conversation qui, bien que nécessairement courte, eût égard au nombre de personnes patientant dans la file, n’en reste pas moins fort sympathique. Ce qui n’est, hélas, pas le cas avec tout le monde.

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La dédicace la plus décevante: Enki Bilal sur Animal’z (éd. Casterman). M. Bilal est un grand, un très grand de la BD, et son dernier opus le prouve encore une fois, nous présentant le périple à la dérive de quelques survivants d’une humanité bouleversée tant par le dérèglement climatique que par l’expérimentation génétique. Seulement M. Bilal a visiblement ses caprices de star lorsqu’il se rend dans un festival, désolant les organisateurs qui, pour le coup, n’en peuvent mais. Qu’il décide, par le biais d’un système de tickets, de réserver ses dédicaces aux cent premiers acheteurs sur place de son dernier opus, passe encore, mais que ses dédicaces se limitent finalement à des signatures sur les pages de garde, faites à la chaîne dans le strict ordre de numérotation des tickets, puis circulez y a rien à voir, là on touche quand même au foutage de gueule. Quand Pierre Christin orne de quelques mots (lui) et d’une signature mon exemplaire de Fins de siècles, je suis très content; Pierre Christin est scénariste; de quelqu’un qui est (également) dessinateur, dans un festival de BD, en revanche, j’ai tendance à attendre autre chose. Et je regrette, au bout du compte, un temps que j’aurais pu passer à partir à la rencontre d’autres auteurs.

La dédicace que je n’ai pas réussi à avoir: Patrick Prugne pour Canoë Bay (Tiburce Ogier / Patrick Prugne, éd. Daniel Maghen). Le tandem de L’Auberge du bout du monde remonte encore un peu plus loin dans le temps et nous fait traverser l’Atlantique, direction le Canada de la Guerre de Sept Ans. Canoë Bay, c’est un peu L’Île au trésor transposé dans le contexte du Dernier des Mohicans, le tout servi par un graphisme magnifique, tout à l’aquarelle. Chaudement recommandé. Seulement voilà, pour ce qui est de la dédicace, au milieu de toute une journée où l’on m’a quasi systématiquement demandé de prévenir les gens que la file s’arrêtait avec moi, il fallait bien qu’on me dise une fois: ah non, la file est complète...

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La dédicace que j’aurais bien aimé avoir sur une autre sortie de ce début d’année... mais les auteurs ne participaient pas au festival (ok, c’est surtout l’occasion de glisser deux mots dessus): le couple Kerascoët sur Jolies ténèbres (Fabien Vehlmann / Kerascoët, éd. Dupuis). Derrière un dessin volontairement ‘‘enfantin’’ se cache – mais pas longtemps – une histoire plutôt éprouvante, à déconseiller aux âmes les plus sensibles. Les autres pourront tenter l’aventure et découvrir alors une BD hors normes, dont les ‘‘héros’’ sont de petits êtres à l’apparence féérique, peut-être les derniers éclats de la conscience ou de la personnalité d’une petite fille qui gît, morte, au fond d’un bois, et luttant eux-mêmes pour survivre. Une œuvre dérangeante, mais assurément marquante.

8.4.09

Le bilan, 1ère partie: l’effort

Quelques jours de repos m’ayant permis de retrouver un état physiologique et psychologique à peu près normal, voici venu le temps d’un rapide bilan de mes aventures agrégatives, à destination de ceux que ça intéresserait.

1. ET LE XVIIIe, BORDEL ?!!! Les médiévistes ont l’habitude de se plaindre abondamment du caractère peu représenté à l’agrégation de leur période de prédilection (en dehors de l’épreuve d’ancien français, bien sûr). Eh bien, ils devraient regarder quel est le lot des dix-huitiémistes, à côté desquels ils font figure de chouchous. C’est bien simple, au cours des quarante dernières années, la dissertation de littérature française a porté sur l’œuvre du XVIIIe siècle inscrite au programme par... trois fois, dont la dernière en 1981, pour le théâtre de Beaumarchais! Si j’avais besoin d’une preuve supplémentaire que je me spécialise dans l’étude d’un siècle qui n’intéresse à peu près personne, merci, c’est bon. Cette année encore, malgré ce que prétendait flairer M. L***, même le Dictionnaire philosophique de Voltaire – œuvre importante d’un auteur ‘‘canonique’’, œuvre originale du point de vue du genre, œuvre, enfin, nettement plus complexe à appréhender qu’on ne pourrait s’y attendre a priori (mais œuvre, il est vrai, déjà ‘‘tombée’’ en... 1974) – même le Dictionnaire philosophique de Voltaire, disais-je, n’aura pu changer la donne. Au lieu de quoi, c’est le père Hugo qu’on convoque encore une fois, pour Hernani et Ruy Blas, avec comme base de réflexion proposée une citation d’Anne Ubersfeld, grande prêtresse de l’absconserie critique en matière de théâtre (quoiqu’en notoire perte de crédibilité ces derniers temps, on se demande bien pourquoi...). Tenez, pour le fun, je vous livre, tout nu tout cru, le sujet qui a inauguré pour nous la semaine des écrits: «L’intériorité se renverse, et c’est le masque et la théâtralisation qui représentent contre la profondeur mensongère la véracité du moi. Le lieu du Moi n’est pas situé ailleurs que dans l’apparence carnavalesque. Pas de ‘‘profondeur’’ cachée, mais un dire-vrai étale, offert à tous les yeux, exhibitionniste, celui du moi qui ne peut être récupéré qu’accepté dans la provocation de sa monstruosité. Le moi dramatique chez Hugo réside dans cette acceptation, dans le fait qu’il n’existe que dans ce qu’il montre, c’est-à-dire le monstre». Je tiens à le dire: je hais Anne Ubersfeld.

Et pendant que j’en suis à étaler des petites rancœurs:

2. J’aimerais bien qu’on nous explique au terme de quels processus exactement, effectués par quels charlots, l’académie nous a choisi comme lieu d’examen cette année Vitrolles, et plus précisément à Vitrolles, un collège en activité (avec donc sonneries des heures et réguliers bruits de meute préadolescente à la clé) et en travaux. Travaux du genre: grands, de ceux qui font par moments carrément vibrer la salle. Et quand, alors que vous en êtes à votre 6e heure sur 7 de dissertation de littérature comparée, avec le cerveau dans l’état d’usure afférant, et que juste de l’autre côté des vitres, mais quasiment comme s’ils étaient dans la même pièce, vous entendez beugler pendant plus d’un quart d’heure un ouvrier et un contremaître qui s’engueulent, je vous raconte même pas le bonheur.

3. Indépendamment de la difficulté du texte, indépendamment de mes faiblesses personnelles dans la matière, je pense que j’exprimerai un avis largement partagé par la plupart de mes condisciples en signalant que le type responsable du choix du sujet de la version latine cette année – une apologie du suicide tirée de la 70e des Lettres à Lucilius de Sénèque – est un sadique de la plus méprisable espèce. Quand on se retrouve, au quatrième jour des épreuves, à décrypter un texte qui explique qu’il y a plus de grandeur à mettre volontairement fin à ses jours, même par les moyens les plus sordides, qu’à accepter une vie indigne et soumise, il n’est pas difficile de voir qu’on cherche à nous transmettre un message.

Plus généralement:

4. Je ne me livrerai à aucun pronostic concernant mes résultats. Spontanément, et en dépit de tout ce dont je parle dans les lignes ci-dessus, j’aime à penser que la moitié des épreuves s’est ‘‘plutôt bien’’ déroulée et que je peux m’attendre à de ‘‘plutôt bonnes’’ notes en littérature comparée, grammaire et version anglaise. Revers de la formulation: pour chacune de ces épreuves, on trouve un équivalent (y compris en termes de coefficients) qui s’est passé – toujours à mon avis subjectif et sur le moment –, disons, ‘‘moyennement’’ voire moins que moyennement. Mais quoi qu’il en soit, l’expérience m’a appris que mon aptitude à juger de la qualité de mon travail devient totalement inopérante dans le cadre des concours. À titre d’exemple (fût-il extrême), lors de mes deux précédentes tentatives, je suis sorti de l’épreuve de grammaire avec à peu près le même sentiment concernant ma prestation; laquelle s’est soldée la première fois par un 2, la seconde par un 12. Donc, wait and see, comme disait Roosevelt (fin 1941). Résultats officiels attendus pour début juin: on verra à ce moment-là.

(À suivre...)

29.3.09

Idoles

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Notre civilisation couvre de son éclat une véritable décadence intellectuelle. Nous n’accordons à la superstition, dans notre esprit, aucune place réservée, analogue à la mythologie grecque, et la superstition se venge en envahissant sous le couvert d’un vocabulaire abstrait tout le domaine de la pensée. Notre science contient comme dans un magasin les mécanismes intellectuels les plus raffinés pour résoudre les problèmes les plus complexes, mais nous sommes presque incapables d’appliquer les méthodes les plus élémentaires de la pensée raisonnable. En tout domaine, nous semblons avoir perdu les notions essentielles de l’intelligence, les notions de limite, de mesure, de degré, de proportion, de relation, de rapport, de condition, de liaison nécessaire, de connexion entre moyens et résultats. Pour s’en tenir aux affaires humaines, notre univers politique est exclusivement peuplé de mythes et de monstres; nous n’y connaissons que des entités, que des absolus. Tous les mots du vocabulaire politique et social pourraient servir d’exemple. Nation, sécurité, capitalisme, communisme, fascisme, ordre, autorité, propriété, démocratie, on pourrait les prendre tous les uns après les autres. Jamais nous ne les plaçons dans des formules telles que: Il y a démocratie dans la mesure où..., ou encore: Il y a capitalisme pour autant que... L’usage d’expressions du type «dans la mesure où» dépasse notre puissance intellectuelle. Chacun de ces mots semble représenter une réalité absolue, indépendante de toutes les conditions, ou un but absolu, indépendant de tous les modes d’action, ou encore un mal absolu; et en même temps, sous chacun de ces mots, nous mettons tour à tour ou même simultanément n’importe quoi. Nous vivons au milieu de réalités changeantes, diverses, déterminées par le jeu mouvant des nécessités extérieures, se transformant en fonction de certaines conditions et dans certaines limites; mais nous agissons, nous luttons, nous sacrifions nous-mêmes et autrui en vertu d’abstractions cristallisées, isolées, impossibles à mettre en rapport entre elles ou avec les choses concrètes: notre époque soi-disant technicienne ne sait que se battre contre les moulins à vent.

Simone Weil, Ne recommençons pas la guerre de Troie, 1937.

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«Oui, ça fait longtemps que ça a commencé, mais cela prend maintenant des proportions exorbitantes... et ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est qu’on s’en rend de moins en moins compte... [...] Ça a commencé avec l’intrusion du langage technique à peu près dans tous les domaines; par exemple, c’est ainsi qu’on a parlé de la bombe propre, des frappes chirurgicales; et puis maintenant on parle de la croissance zéro; même on a entendu parler ces derniers temps de croissance négative... Alors là, on voit très bien quelle est cette fonction du langage: [...] c’est un langage qui interdit la contraction, ce sont des formules ritualisées qui sont assez bien frappées pour être reprises par tout le monde et de telle sorte qu’on ne peut plus les contester.
[...] Elles contiennent une chose et son contraire, et du coup, il y a une sorte de sidération, et ça a une fonction hypnotique, une fonction anesthésiante qui va permettre de tout avaler... Et avec la crise, on voit comment ça se passe...
[...] On n’a plus de prise, pas seulement parce qu’on n’a plus le langage pour accéder [à ces systèmes] – le langage étant à la fois le reflet et l’instrument de cette hypnotisation générale –, mais aussi c’est pour ne pas voir, [...] pour ne surtout pas voir que tout se tient, parce que cette crise financière, dans le fond, est l’équivalent dans le monde économique de ce qu’a été la vache folle dans le monde alimentaire, de ce qu’à été l’affaire du sang contaminé [...] c’est-à-dire des mécanismes [...] qui donnent l’impression de fonctionner tout seuls, [...] comme si on n’avait plus les moyens d’arrêter cette machine – parce que justement on a perdu les moyens du rapport aux choses avec la façon de les exprimer, et qu’on perd aussi la relation entre la cause et l’effet.»

Annie Le Brun au micro de France Culture, «D’autres regards sur la crise», 30 janvier 2009.

Illustrations: Salvador Dali, La Tentation de Saint Antoine, 1946, et Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une pomme-grenade une seconde avant l’éveil, 1944.


(Et sur ce, je vous laisse, je pars emménager pour une semaine dans une chambre d’hôtel de Vitrolles où le rectorat a eu la glorieuse idée de situer les écrits des concours cette année...)