2.2.09

Espace indécent

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Betty Page n’est plus, Donald Westlake est mort, Patrick McGoohan s’est définitivement évadé et Andrew Wieth est parti rejoindre le monde de Christina; allez vous sentir bien après une telle série. Heureusement, voilà que nous arrive d’Angoulême l’occasion de nous offrir (même pas de nous payer!) quelques heures de bonheur et de fou rire résolument ‘‘politiquement incorrect’’!

Dupuy et Berbérian, parrains de la 36e édition du festival international de BD qui s’est tenue en fin de semaine, ont en effet rappelés sous les drapeaux un autre duo, les sieurs Ruppert et Mulot, déjà responsables l’an dernier d’un tournoi de bras de fer entre dessinateurs dont se souviennent sûrement pas mal d’internautes! Apparemment jamais à cours d’une idée foireuse, ces deux louches individus n’ont rien trouvé de mieux que d’ouvrir à Angoulême une ‘‘maison close’’ dans laquelle faire officier un certain nombre de dessinatrices. Une initiative qui n’a évidemment pas manqué de créer sa petite polémique: c’est donc l’association Artemisia (oui, Artemisia, comme...) (y en a qui doutent de rien), association «Pour la promotion de la bande dessinée féminine», qui s’y est collée, car on peut toujours compter sur une ligue de gardien(ne)s de la vertu pour mettre les godillots dans le plat et témoigner d’autant de subtilité qu’un régiment de chars soviétique débarquant à Prague un été 68. À leur décharge (sans mauvais jeu de mots, promis), il est vrai que l’initiative des deux compères ne prétend pas briller d’abord par sa finesse, et qu’il vaut mieux ne pas être réfractaire au gros trash qui tâche pour s’aventurer dans les locaux virtuels de leur petite entreprise! Pour les autres (adultes consentants à l’âme point trop sensible), foncez-y, je ne sais pas combien de temps les lieux resteront accessibles, et ce serait à mon avis dommage de passer à côté!

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Outre les deux ‘‘tenanciers’’, ce sont plus de vingt-cinq artistes, français ou étrangers, qui se croisent dans – ou aux alentours de – cet univers étrange et déjanté, chacun se chargeant de dessiner son propre personnage dans le décor proposé. Côté dames, douze dessinatrices, parmi lesquelles Lisa Mandel (d’ailleurs récompensée cette année, pour l’album Esthétique et filatures dont elle a signé le scénario et Tanxx le dessin, du prix... de l’association Artemisia!), Anouk Ricard, Fanny Dalle Rive, Anna Sommer, Nadja, Catherine Meurisse ou encore Lucie Durbiano, ont accepté de se retrouver logées à l’enseigne Ruppert&Mulot, non sans s’étonner régulièrement de s’être laissées embarquer dans ce «plan pourrave» (tu m’étonnes!); douze, ou plutôt onze, puisque ‘‘Julie Berbérèse’’ n’est autre que Charles Berbérian lui-même, travesti au moyen d’une perruque! Côté ‘‘clients’’, il y a aussi du beau linge qui défile, à défaut de se montrer à son avantage: de Frantico à Sébastien Lumineau, et de Guy Delisle à Tom Gauld... Certains ne font que passer, jouant les guest stars, comme Zep, d’autres, comme Lewis Trondheim promu vigile (peu efficace) de l’établissement (dont il finira par provoquer accidentellement la destruction!), imposent leur présence tout au long de l’aventure. Emile Bravo se retrouve mêlé à une histoire de virus causant de monstrueuses mutations – où semblent se mêler des références au Voyage de Chihiro de Miyazaki et à La Bête de Borowczyk! –, Boulet connaît lui aussi de très étranges métamorphoses, Killofer joue les hommes des cavernes, et Frederik Peeters les hommes invisibles dans un remake scatologique du Parfum de l’invisible de Manara, avant que tout cela ne s’achève finalement en queue de poisson (ou plus exactement de dauphin) par les bons soins de Morgan Navarro!

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Dans ce foutoir héneaurme et hors normes, «qui respir[e] le stupre et la petite vérole» mais surtout le délire le plus débridé, circulent également des valises, l’une pleine de billets de banque, l’autre au contenu plus affriolant; une ancienne lauréate du Grand Prix gît derrière un sopha; une trappe derrière le comptoir donne accès à un ‘‘musée de l’érotisme’’ où sont exposées les ‘‘œuvres’’ des artistes impliqués dans le projet (dont un Trondheim... abstrait!), une odeur nauséabonde flotte dans l’air, des personnages indésirables tentent de forcer la porte, les toilettes deviennent le théâtre des plus improbables rencontres tandis que les patrons se livrent à de sombres trafics... Si chaque ‘‘fille’’ du hall de ‘‘l’établissement’’ permet d’accéder à une ‘‘room’’, c’est-à-dire à un strip, de longueur variable, il apparaît rapidement que ceux-ci ne sont pas parfaitement indépendants. Les situations reviennent, d’autres éléments se dévoilent et s’ajoutent pour révéler derrière une scène apparemment absurde... eh bien... quelque chose d’encore plus absurde, en fait, au fur et à mesure que se croisent les routes (et les styles graphiques) des alter-égos des auteurs. J’ignore dans quelle mesure cela relève du cadavre exquis élaboré entre ces messieurs et ces dames, et dans quelle mesure d’un scénario ou à tout le moins d’un canevas prévu à l’avance (mais par qui?) – toujours est-il que cet aspect rajoute encore au côté hautement réjouissant de l’entreprise, qui flirte carrément, par moments, avec le plus authentique surréalisme!

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Si on pouvait dans leur écriture percevoir une once du second degré (même lorsqu’ils se voudraient écrits au troisième) qu’ils ne décèlent visiblement pas dans l’entreprise chapeautée par Ruppert et Mulot, certains des textes polémiques qu’elle a inspiré vaudraient également leur tonnage de gaz hilarant. Le grand prix de la bêtise revient sans doute à un texte indigné mais surtout haineux finement intitulé «Fesse-tival d’Angoulême et maison close», écrit à quatre mains par Chantal Montellier et Moni Grégo, dont je suis à peu près sûr qu’il ramène le féminisme de plusieurs décennies en arrière plus sûrement que la ‘‘maison close’’ en question: «pourquoi pas cette année des dessinatrices aux seins nus? Pourquoi ne pas ajouter une fellation à la dédicace? Et aussi quelques cabines derrières les tables des marchands? Les plus âgées des bédéastes pourraient être recyclées en sous-maîtresses? Enfin, j’aurais une chance de trouver une place dans ce festival à défaut d’y voir exposer mes œuvres trop ‘‘radicales’’ paraît-il. [...] C’est bien connu, au fond nous désirons toutes, nous les femmes, nous faire mettre par des chauves imbéciles ou sucer des bites de vieux bedonnants ridicules contre de l’argent car ce n’est même pas un travail, que du bonheur, que du plaisir! Oui, nous rêvons toutes d’être ces bêtes de bordel, coquines, sexy, abandonnées à notre mac, notre maître. [...] Il faut nous dresser, nous battre car si on ne sait pas pourquoi, les hommes le savent... Bien que très malines, fourbes, cupides et perverses, nous avons un QI d’huître. Quand il n’y aura plus de genre féminin sur terre, les hommes respireront, ils seront enfin libres!».

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Catherine Beaunez, quant à elle, après avoir précisé en préambule qu’elle a (elle?) «tout regardé», trouve que «cette idée [...] fait écho à un climat fasciste» (rien que ça), «avec des masques, de la lâcheté, du sado-masochisme, une façade irréprochable», avant de conclure, s’interrogeant sur ce qu’elle aurait pu faire à l’intérieur de cette ‘‘maison close’’ si on l’avait invité à y officier: «le lieu en soi est déjà pourri un peu comme Angoulême alors...». Ailleurs sur le blog de l’association Artemisia, la même s’interroge gravement sur le sort réservé à Florence Cestac, tandis qu’une certaine Johanna tente une lecture ‘‘lacanienne’’ que je vous laisse aller retrouver pour la savourer dans son intégralité si le cœur vous en dit. En définitive, l’association a eu la bonne idée de... rendre la parole aux dessinatrices impliquées, ce qui a permis de largement relativiser les choses: constatons en effet que non seulement personnes ne les a obligé à participer au projet, mais que, comme d’ailleurs on aurait pu s’y attendre, ce sont elles qui en sortent le plus grandies! Organisant, pour la plupart, la résistance en milieu hostile, elles ne contribuent pas peu à dynamiter allègrement toute velléité machiste potentielle – et, surtout, à répandre le délire ambiant! Projet d’un mauvais goût certes indéniable mais parfaitement assumé et affirmé, invitant à de vastes éclats de rire rabelaisien, la dernière création du duo Ruppert & Mulot est à visiter d’urgence tant est bourrée de talents cette ‘‘maison close’’ d’anthologie. Peuplée de potaches et peuplée de fous, elle sera dernière à rester debout, ou alors c’est que je me mélange les pinceaux dans les références.

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